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Ausdruck – Vyraženie – Expression

transferts d’une notion entre phénoménologie(s) et structuralisme

Patrick Flack

pp. 23-32


Dans son importante monographie Roman Jakobsons phänomenologischer Strukturalismus (1975), Elmar Holenstein a défendu l'idée d'une filiation directe entre le linguiste russe et la pensée phénoménologique de Husserl, définissant la linguistique jakobsonienne comme un "structuralisme phénoménologique". Cette interprétation a été critiquée, en particulier par un des interprètes les plus significatifs du formalisme russe, Aage Hansen-Löve, qui a souligné le caractère vitaliste (Bergson) et empiriste (Hume) - fort éloigné donc de la phénoménologie husserlienne - des fondements philosophiques qui informent la pensée des formalistes, et donc celle de Jakobson.1 D'une manière générale, on peut rappeler aussi que, après les prises de position négatives de Foucault ou encore de Patočka à ce sujet, l'idée d'une compatibilité ou d'une interaction possible entre pensées structurale et phénoménologique ne jouit plus depuis longtemps d'un grand crédit, tout particulièrement en ce qui concerne leurs approches de la question de la subjectivité et du langage. C'est pourtant justement avec cette question de la subjectivité et du langage que je souhaite revenir sur l'interprétation de Holenstein, et montrer que son "plaidoyer pour un structuralisme phénoménologique" mérite d'être réentendu – même si celui-ci devra prendre un sens un peu différent de celui qu’il voulait lui attribuer. Par l'intermédiaire d'une analyse de la notion d'expression chez Husserl, Jakobson et Merleau-Ponty, j'espère pouvoir mettre en évidence la complémentarité des positions phénoménologique et structuraliste sur la relation du sujet au langage, ou plus largement, au sens et à la signification. La notion d'expression se prête parfaitement à cet effet, puisqu'elle pose le problème de la signification non seulement dans la perspective du langage en tant que porteur objectif du sens ou de la signification, mais aussi de l'instance subjective qui emploie ou institue ce sens ou cette signification.

1. Ausdruck : l’expression chez Husserl

Pour être précis, je ne veux considérer ici le problème de l’expression chez Husserl que dans la perspective des Recherches Logiques (Logische Untersuchungen) et plus particulièrement la première d’entre elles, "Expression et Signification" (Ausdruck und Bedeutung). Une telle restriction est nécessaire d’un point de vue méthodologique, afin de circonscrire un sujet qui serait sinon trop vaste dans le contexte de ce bref exposé. Elle s’impose aussi et avant tout pour une raison historique : les Recherches Logiques I, III et IV sont, selon Holenstein,2 la principale source d’inspiration phénoménologique de Jakobson et constituent donc le point de départ le plus légitime pour une comparaison entre Husserl et ce dernier. Cela étant dit, il faut toutefois noter que les Recherches Logiques représentent un stade encore très "logiciste" de la pensée de Husserl, beaucoup moins élaboré et nuancé par rapport aux développements plus tardifs de sa phénoménologie dite "génétique", ou à des idées comme celles de la Lebenswelt. Cette précision est importante dans la mesure où ces aspects de la phénoménologie husserlienne sont en fait conceptuellement beaucoup plus proches de la linguistique structurale de Jakobson et suggèrent donc la possibilité d’autres convergences et synergies entre phénoménologie et structuralisme que celles relevées par Holenstein en référence aux Recherches Logiques.

La notion d’expression (Ausdruck) est au centre de la première Recherche Logique. Elle y est définie par Husserl comme un signe (Zeichen) ayant une signification (Bedeutung), ou exprimant un sens (Sinn). L’expression se distingue de l'indice (Anzeichen) qui est un signe se référant de façon immotivée ou infondée à quelque chose. Stefan Kristensen commente ainsi: "L'expression désigne la dimension signifiante du langage, à savoir le fait que l’acte de signification possède un rapport interne avec l’objet qu’il vise, par contraste avec la notion d’indication dans laquelle le rapport à l’objet est accidentel."3 Cette distinction apparemment assez anodine "commande rigoureusement toutes les analyses ultérieures" selon Derrida et représente donc un élément essentiel de l’édifice philosophique des Recherches Logiques.4 Bien plus, Derrida affirme encore que le sort de la phénoménologie husserlienne se joue sur cette question.5 La distinction entre expression et indice a pour conséquence, en effet, de neutraliser le rôle du langage en tant que couche de la signification et de rendre possible l’idée fondamentale de Husserl que les intuitions pleines et originaires de la conscience donnent ou présentifient le monde dans son sens même, constituant ainsi pour la conscience un sol perceptif et intuitif adéquat, source de droit pour la connaissance.

De fait, Husserl précise qu’expression et indice sont mêlés dans nos actes de communication. Par exemple, dans le langage comme fait intersubjectif, tout signe expressif est aussi indicatif, et toute expression est médiatisée par une indication, un système de renvoi entre signe et objet. En d’autres termes, le signe linguistique n’exprime pas son sens directement, mais par référence indicative à une signification. Par contraste, dans ce que Husserl appelle la "vie solitaire de l'âme" (das einsame Seelenleben), l'expression apparaît seule, indépendamment de l’indice. Autrement dit, Husserl présume la possibilité d'un langage de la conscience où le sens ou la signification sont présents immédiatement, c’est-à-dire sans médiation par l'indication, dans un acte subjectif de pure expression – pour ainsi dire, de la conscience à elle-même. Cela implique donc que le langage comme acte concret de communication, qui ne se démarque de la pure expression que par l'indication (neutre au point de vue du sens), est une couche improductive et ne modifie en rien la signification. De plus, il apparaît que l'expression elle-même est neutre par rapport à la signification. En effet, Husserl pose l'existence de significations (Bedeutungen) idéales qui sont « exprimées » et peuvent être isolées descriptivement dans ce qu'il appelle les actes donateur de sens (sinngebender Akt) de la conscience subjective – mais qui ne sont par ailleurs aucunement affectées par leur expression concrète dans ces actes.

Sans entrer plus avant dans les détails complexes de l'analyse husserlienne, on peut donc résumer que pour Husserl, l’expression n’est au fond que le véhicule d’un sens logique déjà formé.6 Ce sens, par ailleurs, trouve son origine en premier lieu dans les actes intentionnels du sujet, il résulte d'une "visée" (meinen) et d'une donation par et pour la conscience subjective. Autrement dit, on voit bien que dans le modèle husserlien le moment crucial de l'expérience du sens se trouve dans l'acte donateur du sujet, les significations idéales étant une couche abstraite de l'acte signifiant, dans lequel elles sont en fait "vécues" intentionnellement. Pour échapper dès lors à une théorie purement subjectiviste de la signification, Husserl pose un rapport d’homologie ou de corrélation entre expression, signification et objet : le sens institué par l’acte intentionnel du sujet est bien celui de l’objet lui-même, tel qu'il est perçu noématiquement. De même, ce sens peut être exprimé descriptivement, sans modifications, de façon originaire: "Indem die Beschreibung die ursprüngliche Gegenbenheit des Beschriebenen vermittelt, ist sie selbst ursprünglich. Beschreibung und Gegenstand fallen zusammen."7

2. Vyraženie : l’expression chez Jakobson

La notion d’expression apparaît très tôt dans l’œuvre de Jakobson (dès son article "La nouvelle poésie russe", 1921). Elle joue un rôle décisif dans sa définition de la langue poétique, qu’il caractérise comme un langage orienté vers l'expression (la célèbre formule russe est "vyskazyvanie s ustanovkoj na vyraženie"). Cette définition est liée de très près aux pratiques poétiques des Cubo-futuristes russes, qui traitent le mot comme un objet possédant une structure et une valeur propre ("samocel'noe", "samovitoe" ou "samocennoe" slovo). L’usage fait de la notion d’expression par Jakobson est aussi à rapprocher de l’idée de "défamiliarisation" (ostranenie) des Formalistes Russes, qui selon Viktor Šklovskij, définit la fonction essentielle de toute pratique artistique ou littéraire: "C’est pour rendre la sensation de la vie, pour sentir les objets, pour que la pierre soit de pierre, qu’existe ce qu’on appelle l’art. L’art est fait pour donner la sensation de la chose en tant que chose vue et non que chose reconnue : le procédé de l’art, c’est le procédé de la "défamiliarisation" des choses et le procédé de la forme embarrassée qui augmente la difficulté et la durée de la perception, parce qu’en art le processus de perception est une fin en soi et qu’il doit être prolongé."

Le postulat précis de Jakobson quant à l’expressivité du langage est que, tout comme pour Šklovskij la perception n’est pas un processus transitif et cognitif mais une fin esthétique en soi, le langage n’est pas un pur moyen de communication ou de pensée, mais un phénomène poétique de plein droit. Les signes linguistiques sont des objets concrets, dont le pouvoir expressif et l’existence même dérive principalement non pas de leurs fonctions (déictique, communicative, logique, etc.), mais du fait poétique d’être perçus en tant que structures systématiquement articulée et différenciée dans un médium matériel (phonique, graphique). En d’autres termes, Jakobson affirme que c’est la structure perceptive du signe qui lui permet d’exprimer ou de signifier quelque chose, et de fonctionner comme instance signifiante. Cette idée que le signe doive sa signification à son articulation expressive dans un acte de perception sensible se retrouve dans le concept du phonème proposé par Jakobson : en effet, Jakobson analyse celui-ci comme une hiérarchie de traits phonétiques – autrement dit comme l’organisation intelligible d’un substrat empirique (ou plutôt, perceptif).

En comparaison à la conception husserlienne de la relation entre expression et signification, on remarque donc immédiatement un nombre de différences frappantes : au lieu d’être un aspect improductif et somme toute périphérique dans l’institution et l'expérience du sens, l’expression se trouve au centre de ce processus, qui n’est pas compris, comme chez Husserl, comme le résultat d’un acte intentionnel subjectif (ou même éventuellement d’un pur acte réflexif de la conscience sur elle-même), mais d’un effet poétique au sein du langage, perçu concrètement. Alors que chez Husserl la signification est un donné logique, simplement véhiculé par le langage et l’expression, chez Jakobson elle dépend essentiellement des formes de son expression concrète dans le langage. En toute logique, l’homologie postulée par Husserl entre l’objet, son sens et son expression est aussi brisée par Jakobson : les significations exprimées par et dans le langage, même lorsqu’elles sont descriptivement adéquates, sont différentes de l’objet auxquelles elles réfèrent. L’expression n’est donc pas neutre, mais détermine fondamentalement la signification, qui est fonction de l’articulation concrète et de l’expressivité du langage comme phénomène matériel. Enfin, le rôle du sujet est aussi inversé chez Jakobson: ce n'est plus la visée intentionnelle et l'acte donateur de sens qui portent la signification, mais la structure objective et poétique du langage.

3. L'"expression" chez Merleau-Ponty

A première vue, les deux conceptions de l’expression susmentionnées sont si différentes qu’il paraît stérile de vouloir les comparer, ou de suggérer que Husserl ait eu une quelconque influence Jakobson dans ce sens. On retrouve sans surprise les oppositions classiques entre phénoménologie et structuralisme, qui font de la première une théorie fondamentalement subjectiviste et du second un modèle linguistique objectif dans lequel le sujet n'a en fait pas de place. Cela étant dit, il me semble que le problème de l'expression montre qu'il y a bel et bien un intérêt à comparer ces deux théories relativement au problème de la signification et du sujet, dans la mesure où les principales déficiences qu'elles exhibent apparaissent complémentaires, et que phénoménologie et structuralisme peuvent en fait pallier mutuellement à leurs défauts respectifs. En ce qui concerne Husserl, en effet, Derrida a montré de façon convaincante que l'idée d'une pure expression, d'un signe comme pure présence du sens, fonctionnant sans articulation et sans référence, n'était pas défendable. Quant à Jakobson et l'aspiration positiviste du structuralisme à localiser la source du sens de manière purement objective dans le système de la langue, elle a aussi été critiquée. Si la signification, en effet, est le produit d'un pur effet du langage et ne résulte que de la structure de celui-ci, alors se pose le problème de son arbitraire et de sa référentialité: le langage ne retrouve jamais le sol de l'expérience, et perd tout pouvoir réellement descriptif, il s’enferme dans son propre pouvoir à signifier, et n’exprime de fait plus que son propre sens.

A vrai dire, le problème que pose la notion d'expression chez Husserl et Jakobson n'est pas directement celui de la subjectivité, mais celui du rapport entre perception et langage: ni l'un, ni l'autre, en effet, n'arrive à thématiser le rapport entre sens pré-conceptuel (perceptif) et linguistique. Cela est le cas Husserl parce qu'il pose une corrélation indéfendable entre signification idéale et objet. De même, Jakobson ne justifie pas philosophiquement le problème soulevé par la découverte d'une matérialité propre au langage et donc son rapport à ce qui est extérieur à cette structure linguistique. A ce titre, il n'est pas surprenant de découvrir que Merleau-Ponty – dont l'œuvre est précisément orientée vers la résolution du problème du rapport entre sens perceptif et linguistique – propose un compromis intéressant entre les positions de Husserl et de Jakobson, en intégrant une partie de l'acquis conceptuel de l'un et de l'autre. Au vu de leur position diamétralement opposé sur la question de la subjectivité, il est tout aussi logique que ce compromis implique une nouvelle conception du sujet et de son rôle vis-à-vis du sens et de l'expression: le sujet, chez Merleau-Ponty n'est plus conçu comme une pure conscience, soit source, soit absente du sens de l'objet, mais comme une instance motrice et corporelle, engagée dans l'acte d'expression.

Comme le résume Kristensen, pour Merleau-Ponty "l’expression est un rapport entre les choses et non pas entre le mot et la chose. Les choses sont dans des rapports de renvois entre elles et me suggèrent ainsi leur sens en tant qu’elles s’offrent à moi, sujet agissant, comme objets d’un usage possible. En bref, l’expression est la propriété des choses en tant qu’elles me suggèrent leur sens. Cet usage du terme est proche du concept leibnizien d’expression et du concept heideggérien du "als" herméneutique". L'élément déterminant de cette définition de l'expression est la notion de corps. En effet, pour Merleau-Ponty, l'expressivité des choses se rapportent aux capacités motrices du corps. Il rejette l'idée d'actes intentionnels purs de la conscience qui saisirait des significations « qui existent pour elles-mêmes », et la remplace par celle d'une intentionnalité opérante du corps. Kristensen remarque ainsi: "l’analyse de la perception devient herméneutique sans que cela n’entraîne la réduction du contenu perceptif à un contenu linguistique. Le signe perceptif est purement sensible, livré aux organes du corps et son expressivité est liée intrinsèquement aux mouvements et modulations du champ phénoménal."8

En d'autres termes, ce que Merleau-Ponty propose est une théorie de l'expression qui, d'une part, prend en compte la dimension "matérielle" de l'expression: on vient de le voir, le sens est fonction d'une "modulation du champ phénoménal". De la sorte, sa définition est clairement compatible avec le phénomène du langage tel que le présente Jakobson. Le langage "exprime" non pas en instituant des rapports entre mots et choses, mais par les rapports de renvois qu'il institue entre les mots (considérés ici, comme chez Jakobson ou les Formalistes Russes, comme des quasi-objets). D'autre part, le sujet et le sol de l'expérience sont retrouvés: la "modulation du champ phénoménal" qu'est le sens "n'entraîne pas sa réduction à un contenu linguistique" qui maintient le monde toujours à distance, mais correspond bel et bien au vécu lui-même. A ce titre, la subjectivité est elle aussi comprise comme "inhérence au monde";9 il n’y a pas d’affection pure par la matière du monde, qui ensuite se doublerait d’une prise de position souveraine du sujet affecté. Dans ce sens là, on retrouve ainsi l'ambition husserlienne de la présence du sens, tout en respectant la découverte de Jakobson sur la structure propre de la signification. Le pas à franchir pour obtenir l’union entre leurs deux théories consiste à rejeter les notions traditionnelles de sujet transcendantal opposé à une pleine objectivité, pour la remplacer par celle d'un sujet expressif, engagé dans l'articulation du sens concret de son propre vécu.

NOTES

1 Cf. Hansen-Löve, p.13

2 Cf. Holenstein, p.6

3 Kristensen, p.13

4 Derrida (1967), p. 2

5 Derrida (1971), p. 192

6 Kristensen, p.20: "les mots expriment fidèlement le sens noématique pur, ils ne font que refléter ce sens ou en portent l’empreinte selon une « conceptualité préexistante » (Derrida 1971, p. 196)."

7 Husserl, p. 106

8 Merleau-Ponty (1945), p.131

9 Ibid., p. 464

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100416

(2011) Cahiers de l'ILSL 29.

Phenomenology

Structuralism